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Maison de la Poésie Jean Joubert

Le blog de la Maison de la Poésie Jean Joubert

Poèmes pour le confinement 2, par Claude Adelen, semaine 4

23 novembre: Rainer Maria Rilke

24 novembre: George Open

25 novembre: Gabriel Celaya

26 novembre: Jan Wagner

27 novembre: Yannis Ritsos

28 novembre: Umberto Fiori

29 novembre: Juan Ramon Jimenez

30 novembre: Samuel Taylor Coleridge

Poèmes pour le confinement 2, par Claude Adelen, semaine 4

23 novembre. D'Autriche : Rainer Maria Rilke 1875-1926.

C'est Maurice Regnaut (je venais d'entrer à "Action poétique"), qui m'a fait découvrir la poésie de Rilke. Nous étions en Alsace, en 1972, et j'ai acheté les 3 volumes de ses œuvres publiées aux éditions du Seuil. Rilke est maintenant dans la Pléiade, mais je reste fidèle à cette première traduction. Rilke est né à Prague mais c'est un poète de dimension européenne. Un poète voyageur aussi. Il a beaucoup séjourné en Italie, en France (il a même écrit des poèmes en français) et  en Russie.  

Avec Hölderlin, il aura été un de ceux qui ont le plus influencé mon écriture de poésie à mes débuts. "Les Elégies de Duino", les "Sonnets à Orphée" étaient alors pour moi une sorte de Bible. Mais aussi "Le Chant de l'amour et de la mort du Cornette Christophe Rilke" , et cet extraordinaire "Torse Archaïque d'Apollon" que m'avait lu Maurice,  et que je connais depuis par par cœur : "Nous n'avons pas connu sa tête prodigieuse / où les pupilles mûrissaient". Et plus encore " Orphée, Eurydice, Hermès".(Nouveaux poèmes) où le célèbre mythe ouvre des perspectives poétiques infinies.

"Au loin, cependant, sombre dans l'issue claire / se tenait quelqu'un dont le visage / restait obscur"

Peut-on qualifier Rilke  de poète Lyrique? Peut-être. La pensée prend toujours chez lui la forme d'un chant d'amour et de mort.  Il y a dans ses vers, comme dans les rêves, une tension dramatique qui fait trembler. "La beauté, écrit-il, est le commencement du terrible". La légende veut qu'il soit mort d'une piqure de rose (en fait d'une leucémie).

 

 

« Encore, bien que nous connaissions l’amour »……. R.M  Rilke        

Qui maintenant pleure  quelque part dans le monde

         sans raison pleure dans le monde

         pleure sur moi.

Qui maintenant rit quelque part dans le monde

         sans raison rit dans la nuit

rit de moi.  

         Qui maintenant marche quelque part dans le monde

                   sans raison marche dans le monde

                   vient vers moi.

         Qui maintenant meurt quelque part dans le monde,

                   sans raison meurt dans le monde

                   me regarde.

                                                                  (Chanté par Colette Magny)                     

 

*

Nous ne sommes que bouche. Qui chante le lointain cœur

ayant séjour, intact, au centre de tout ?

Sa grande pulsation au fond de nous se répartit

en moindres battements. Et sa grande douleur,

comme sa grande joie, nous dépasse.

Ainsi sans cesse nous nous arrachons

et ne sommes que bouche. Mais en secret, soudain

la grande pulsation du cœur nous investit,

et nous crions : enfin

nous sommes être, changement, visage

                                              

                                                        (traduction Philippe Jaccottet)

 

                            *

 

Encore, bien que nous connaissions l’amour

et son paysage triste,

et le petit cimetière avec ses noms plaintifs,

et l’abîme muet où les autres finissent,

Encore et toujours

nous venons à deux

nous allonger sous les vieux arbres,

Parmi les fleurs, et face au ciel.

 

Poèmes pour le confinement 2, par Claude Adelen, semaine 4
Poèmes pour le confinement 2, par Claude Adelen, semaine 4

 

24 novembre. D'Amérique : George Oppen. 1908-1981.

Avec  Emmanuel Hocquard et Claude Royet-Journoud ( qui avaient fait paraître  en 1991 "49+1 Nouveaux poètes américains") Yves di Manno est un des principaux artisans de l'introduction de cette poésie d'outre atlantique pas assez connue en France où le plus souvent seuls nous parlent les noms de Whitman et d'Emily Dickinson. ( E.E. Cummings beaucoup moins sûr, Ezra Pound, trop difficile !)  Yves di Manno a traduit entre autre "Patterson"  de William Carlos Williams, ce monument de ce qu'on a appelé "l'objectivisme américain" apparu à la fin des années vingt autour de Charles Reznikov et  Louis Zukofski. Outre la traduction de George Oppen (José Corti 2011), on  doit encore à Yves di Manno la grande anthologie de Jérôme Rothenberg "Les techniciens du sacré"(José Corti 2007).

Oppen est à plus d'un titre, un poète atypique. Adhérent du parti communiste américain, engagé en 1942 dans l'armée américaine (et grièvement blessé), victime du maccarthysme, exilé au Mexique, silencieux pendant 25 ans et revenu sur le devant de la scène poétique américaine dans les années soixante, il apparaît aujourd'hui comme un poète majeur de cette Nouvelle Vague objectiviste, dont l'influence est considérable. Eliot Weinberger a écrit dans la préface du livre : "Le critère d'Oppen, son obsession en poésie, était l'honnêteté. Il n'écrivait, insistait-il, que sur ce qu'il avait vu de ses propres yeux - et sur l'acte de voir". Formidable George Oppen : Un Nouveau Monde !

 

 

Les bicyclettes et le sommet……..George Oppen

 

 

Comme nous les aimions

Autrefois, ces engins,

Tout le monde en était fou. Légers

Et miraculeux.

 

Ils sont devenus vieillots et ont rejoint

La platitude, les gadgets,

Rejoint la platitude

De notre mécontentement.

 

Van Gogh crevait de faim et quel marchand de chaussures

N’envie pas son sort aujourd’hui ? Acceptons

Une fois pour toutes l’idée que ni les taudis

Ni les lotissements de banlieue

 

Ne contiennent le sommet

De la culture.

Ce sont des casernes. La nourriture

 

Qu’on produit, les ordures qu’on élimine,

Les lotions vendues, les pneus crevés

Qu’on échange et les caissiers doivent manipuler l’argent

 

Sous surveillance. Mais personne n’y gagne

De sorte que les taudis deviennent dangereux à cause des gangs

Et les lotissements à cause de la John Birch Society

 

Mais nous les aimions autrefois

Ces engins légers

Et miraculeux.

 

                                      Dans ce qui (1965)

                                      Traduction Yves di Manno

 

25 novembre. D' Espagne (Province basque) :  Gabriel Celaya 1911-1992.

Né à Hernani. Il a lui aussi fréquenté la "Residencia de Estudiantes" à Madrid. Lui aussi comme presque tous les poètes espagnols de ce temps, a fait face au fascisme. Après la parution de ses deux premiers livres, Marea del silencio  et La soledad cerrada, en 1936, il cessera de publier jusqu'en 1947, pour se consacrer notamment à la traduction (Rilke, Rimbaud, Eluard)  et à l'opposition au franquisme. La poésie, pour lui,  est une "arme chargée de futur" dont la démarche est celle "de l'horizon d'un homme à l'horizon de tous", ou encore : "Je maudis la poésie de qui ne prend pas parti au point d'avoir les mains sales". Sa poésie est donc réaliste et porteuse d'un message humaniste,  politique, de résistance à l'oppression : "Je ne voudrais pas faire de vers ; je voudrais seulement raconter ce qui m'arrive. / écrire quelques "lettres" destinées à des amis".

Il se sentira toujours autant espagnol (castillan) que basque et dans la dernière partie de son œuvre revendiquera fortement ses racines dans Cantos iberos : "Nosotros, euslkaldues, ultimos iberos" : Et nous peuples libres, debout, nous savons bien aujourd'hui où est la trahison : dans le capitalisme et dans le centralisme, Madrid des oligarques et du gouvernement oppresseur" (Les derniers ibériques 1978).

On trouvera quelques extraits de sa poésie dans l'Anthologie Bilingue de la Poésie Espagnole de la Pléiade.

 

 

Despedida (Adieu)…………Gabriel Celaya

 

 

Peut-être, quand je mourrai,

on dira : « c’était un poète ».

         Et la beauté du monde, indifférente, toujours resplendira.

 

 

                   Il se peut  qu’alors tu ne te rappelles

                   pas qui je fus, mais qu’en toi plus forts

résonnent les vers anomymes qu’un jour je fis fleurir.

 

 

         Il se peut qu’il ne reste rien

         de moi, pas même un mot,

pas même un de ces mots dont je rêve chaque matin.

 

 

         Mais visible ou invisible

         mais prononcé ou pas

je serai dans votre ombre, oh vivants  magnifiques !

 

 

         Je poursuivrai poursuivant

         mourant je poursuivrai ,

je resterai, je ne sais pas bien comment, partie du grand concert.

 

 

                            (Paz y concierto. 1953 )

                           

(Traduction Claude Adelen)

 

6 novembre. D' Allemagne : Jan Wagner 1971 né à Hambourg. 

J'ai connu Jan Wagner à l'occasion d'une rencontre organisée à l'initiative de Michael Hohmann et Alain Lance, entre quatre poètes allemands et quatre poètes français, en 2017, pour un exercice "d'inter-traductions" qui devait aboutir à la fabrication d'un livre intitulé "le grand 8" publié conjointement en France ("Le Castor Astral") et en Allemagne ("Wallstein"). Ce fut pour tous les participants une expérience inoubliable (et aussi une épreuve redoutable !). Des moments de travail acharné,  assisté par nos deux professionnels Alexandre Pateau et Gabriele Wennemer, car il s'agissait plus que de traduire, de recréer un poème venu d'une langue étrangère, de le faire en quelque sorte "renaître sous un jour nouveau". Et pour ma part j'ai été comblé par la traduction en allemand de Jan Wagner, d'une sextine qui ouvrira mon prochain livre.

Jan Wagner est aujourd'hui  reconnu comme une des figures dominantes de la poésie allemande contemporaine.  Il a obtenu le prix Ernst Meister en 2005 et en 2017 la consécration du prix Georg Büchner. Il a publié plusieurs recueils de poèmes  dont un choix a été traduit en 2009 aux éditions du Cheyne sous le titre "Archives nomades". On peut lire également 4 poèmes de lui dans le numéro de la revue Europe de novembre/décembre 2020.

Sa poésie brille, pour nous français, de l'éclat d'une fascinante modernité qui n'est pas sans évoquer la nouvelle poésie américaine dont vous avez eu un aperçu avec G. Oppen. Mais présente aussi un arrière-plan d'enfance et la présence récurrente des mondes animal et végétal qui confère à ses poèmes un caractère insolite d'étrangeté onirique. Tel poème évoque "Monsieur bar, monsieur thon, monsieur congre, tel autre a pour titre "Le radis", tel autre "rue de l'anguille" etc.

 

 

Vieux biker……………….Jan Wagner

 

descend haletant de sa machine,

cheveux longs, couinant dans son cuir, raide

comme une momie de l’âge de bronze,

sauf, comme il le dit, qu’il vit sur les hauteurs

du montana : il y a bien cinquante ans, il dit,

une jeune femme s’est accrochée à lui, ils ont roulé ensemble,

pour elle il avait creusé un bassin à poissons :

dix carpes japonaises, puis sept, puis deux,

et alors il a vu le héron gris, repu

s’envoler, sauf qu’il vit seul sur les hauteurs

du montana, il dit, sauf que maintenant il a repris la route,

bien calé, il plane au-dessus des campagnes

comme un dieu sur le gros nuage de sa barbe,

dépasse les routiers, juchés sur leurs chaires diesel ;

se demande toujours, il dit, les yeux, même

debout, plissés dans les rafales

dont nous ne savons rien, comment l’oiseau

a bien pu découvrir son bassin,

comme par hasard, son minuscule bassin à poissons

dans le colossal, le gigantesque montana.

 

                   (Traduction collective du Grand 8, en collaboration avec l’auteur)

Poèmes pour le confinement 2, par Claude Adelen, semaine 4

27 novembre. De Grèce : Yannis Ritsos 1909-1990

Il a lui aussi connu l'oppression fasciste, et les successives féroces dictatures militaires (notamment celle pro-américaine de Giorgio Papadopoulos). Il s'était, dès 1931 engagé dans le mouvement communiste, et avait activement participé à la Résistance contre les occupants nazis aux côtés du Front National de Libération.   LouisAragon avait déjà dit en 1957: "Il faut savoir saluer Rítsos, et le dire très haut, c'est un des plus grands et des plus singuliers parmi les poètes d'aujourd'hui. Pour ma part, il y avait longtemps que quelque chose ne m'avait donné, comme ce chant, le choc violent du génie". Ce fut aussi le cas pour moi !  Rappelons qu' Aragon fut en France l'initiateur d'une campagne  qui devait  aboutir en 1970, à la libération du poète.

"La Maison est à louer", comme "Gestes" publiés aux "Editeurs français" réunis, sont sans doute difficiles à trouver aujourd'hui, mais les grandes œuvres  de Rítsos, comme "Pierres Répétitions Barreaux (1971), sont disponibles chez Gallimard. "Le mur dans le miroir" (traduit par Dominique Grandmont / 2001) est en "Poésie/Gallimard".

 

Office du matin…………………Yannis Ritsos

 

 

Le matin, avant que l’on ait fini de débarbouiller et d’habiller les enfants

         on entend

à l’extérieur des maisons les petits métiers ambulants défiler dans la

         grande lumière,

le fruitier, le livreur de glace, le bougnat,

le rémouleur, le rempailleur, le matelassier, ils défilent

avec leurs pauvres outils, la meule, le marteau, le couteau, la pelle, la scie, l’archet – ils avancent et devant eux

vont leurs voix, grandes, exercées, psalmodiques. Aussi la rue

devient-elle un narthex illuminé, avec les rayures larges

que font les ombres d’une invisible colonnade. Au-dessus de 

ces deux rangées de maisons

se dressent les coupoles toutes blanches du jour. Et eux

ils avancent à l’intérieur de l’église où s’achève l’office. Leurs

         pauvres instruments

luisent comme des offrandes en or. Et tandis

que l’intérieur des maisons est encore un peu humide et que toi,

sans te presser, sans être encore prêt, tu sors malgré tout sur le seuil,

des gouttes d’eau dans tes cheveux et le peigne à la main, en face

la porte de l’humble maison est un icône grandeur nature 

de la Vierge,

et le grand archet du matelassier appuyé là tout près

c’est la harpe de gloire à une seule corde, Alors

ce que tu fais toute la journée, c’est à fin de compléter les

         cordes qui manquent

pour le silencieux, le profond office du soir.

 

                   Notes en marge du temps  (1965/66)

         in « La Maison est à louer : Editeurs français réunis  1967.

                   (Traduits  par Gérard Pierrat.)

 

 

 

Printemps des Poètes 2015 à la Maison de la Poésie Jean Joubert et à la Médiathèque centrale Emile Zola.

Ne pleure pas sur la Grèce!

Récital

Textes: Yannis Ritsos, Bruno Doucey.

Bruno Doucey, Elisa Vellia à la harpe, Murielle Szac.

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28 novembre. D'Italie : Umberto Fiori. Né à Sarzana en 1949.

Fils d'un des grands chefs de la Résistance Italienne, Umberto Fiori, avant d'être poète,  fut d'abord un musicien, guitariste et chanteur d'un très populaire groupe de Rock "Stormy Six", durant les années de plomb. 

Dans les années 80, il abandonne la musique pour se consacrer à la poésie. Ses premiers recueils, "Case" puis "Esempi" "(1992), suivis de "Parlare al muro" (1996) et de "La bella vista (2003) feront de lui l'un des poètes les plus originaux de la nouvelle poésie italienne. Il demeurera toutefois proche du monde musical,  auteur de deux livrets d'Opéra. En 2014, "Tutte le poesie" rassemblera chez Mondadori son oeuvre poétique de 1986 à 2014. Je l'ai pour ma part découvert dans l'anthologie  "Poeti italiani del  secondo novocento" qui fut, pour m'orienter dans le domaine de la poésie italienneun guide précieux  (également publiée chez Mondadori), anthologie dirigée par Maurizio Cucchi.

"Ses thèmes et situations de prédilection, écrit  Maurizio Cucchi pour le présenter, sont donc la ville, les gens, les maisons, la solitude et le quotidien où apparaissent les figures des humbles, les ombres humaines surgies dans cette réalité moderne. Il ajoute : "Fiori est un poète d'une sobriété peu commune qui, sans effets appuyés réussit à saisir les aspects cachés d'une réalité banale, ce qu'on aperçoit derrière la façade d'un immeuble, une querelle dans la rue, une conversation autour d'une table. Sa force réside là, dans une volonté de traquer la valeur des choses ou leur nullité, à partir de sa propre expérience."

Comme nous approchons du déconfinement, du moment où nous allons voyager, pouvoir prendre le train, revoir le bord de la mer, voir les gens, j'ai choisi de vous envoyer ce poème.

 

Le train……………….Umberto Fiori

 

…………………………………………

…dans le virage le train s’incline lentement ;

au pied des premières maisons, derrière les vitres,

dans une odeur de mer

passent armoires, nappes, téléviseurs.

Au troisième on se prépare, au rez de chaussée,

on attrape une assiette,

et tu les vois, comme figés.

……………………………………………………

Tandis que défilent les intérieurs,

et qu’il s’éloignent, on ressent

comme un pincement au cœur,

comme une envie :

on se sent défaillir

devant ces tableaux,

comme tenu à l’écart.

…………………………………………………………..

Et à la fin on croit comprendre :

être les autres, voilà ce qu’on veut.

Les autres : à jamais sauvés, lumière de cinéma

dans un bon regard.

Etre les autres, chez eux,

En diverses maisons : s’y trouver comme dans un tableau,

ou le froid des vitres, le clac de l’ascenseur

quand il s’arrête à l’étage. Etre au monde

comme ces deux clients du bar.

Etre comme le soir

hors des cuisines,

nuages et murs.

 

Etre ailleurs

là où rien ne peut arriver

devenir cela : les gens.

 

Mais comme est-ce qu’on sort d’ici ?

Qu’est-ce qui peut nous sauver

de ce regard ?

 

Passé le pont,

passées les dernières maisons,

c’est encore le monde.

Et à la cime des monts,

ou au fond des champs, plus loin que les quais, sur le fleuve

et au large, en haute mer

c’est encore le monde. Là aussi

les choses sont vraies.

 

 

C’est cela : les choses,

où tout se perd, tout est absence,

elles demeurent. Se laissent

écouter et voir, les choses, et seront vraies

aussi par cette promesse, encore,

cachées dans leurs obscurité,

même en pleine course,

elles te semblent chères et bonnes.

 

Tu les suis et penses : rien

qui dure ainsi.

Rien. Sauf quand tu regardes,

cette peur

qui à chaque fois revient

de ne pas comprendre

là dehors, à quoi vraiment cela tient,

ce qu’elle exige de nous, la vérité.

 

                                                        Esempi/1992)

                                                        (Traduction Claude Adelen)

 

29 novembre. D'Espagne : Juan Ramon Jimenez 1881-1958. 

Le même thème du train, vu par un Espagnol. Juan Ramon Jimenez, né à Moguer, andalou, comme Lorca, qui dira de lui qu'il fut "le plus universel des poètes espagnols" (Le prix Nobel de littérature lui fut décerné en 1956, "pour la haute spiritualité et la pureté artistique de sa poésie"). C'est dire qu'il est un tenant de la "poésie pure" (influencée par le symbolisme français), en quête du beau absolu, dans le désir de s'identifier à la plénitude de la réalité. (En ce sens, il dédiera son oeuvre "à l'immense minorité"). Sa hantise de la perfection le conduira d'ailleurs à un remaniement incessant de ses poèmes, de la "forme" de ses poèmes, car le fond reste celui d'une mélancolie intimiste, inséparable de la circonstance personnelle. L'exil à partir de 1936, et pour vingt ans, en Amérique (il est mort à Porto-Rico), n'aura pas modifié sa trajectoire poétique : Ce qui aboutira  finalement à un "livre-somme" :" Leyenda", un monument de plus de 900 pages, qui regroupe la totalité de sa poésie, de 1896 à 1956. Bien que son esthétique le place résolument à l'opposé des autres grands noms de la poésie espagnole, il fut constamment salué comme un maître par des gens comme Unamuno, Lorca, Machado, Dali, ou encore Rafaël Alberti, qu'il a rencontrés dans cette fameuse Résidence des Etudiants Espagnols de Madrid où il séjourna de 1912 à 1916.

 

Melancolia : el Tren………Juan Ramon Jimenez

 

Le train démarre lentement. Le vieux village

garde en ses hautes maisons blanches, muettes,

une opaque clarté triste et douce, silencieuse,

et se perd dans les brumes azurées de l’aube.

 

On entrevoit des rues désertes, des portes closes,

une horloge affiche une heure vide et mélancolique

et contre un dernier mur, avant la campagne verte,

poudreux, tremblote un triste lampadaire.

 

Il pleuviote. Quelques gouttes meurent sur la vitre.

Les moulins à vent vaguement roses apparaissent.

Le paysage s’enfuit plus vite. La ville s’éloigne

là-bas dans la vaste campagne qu’un faible soleil dore.

 

Du fond de leur lit, enlacés, sans nostalgie et sans fièvre,

fondant les braises de leurs bouches en une seule braise,

deux amants auront entendu, comme dans les rêves,

ce lent train lourd de lassitude et d’ombre.

 

                                     Leyenda.1896-1956 (Tiempo de melancolia)

                                               (Traduction Claude Adelen)

 

30 novembre. D'Angleterre : Samuel Taylor Coleridge 1772-1824.

Descendons du train et courons aux plages !  Foin des médecins ! Je lisais un roman de Conrad, "La ligne d'ombre", l'histoire d'un navire encalminé dans le golfe du Siam, poursuivi par une obscure malédiction, et cela m'a rappelé  "La ballade du Vieux Marin"  de Coleridge et les souffrances du malheureux équipage, endurées pour avoir tué un oiseau de bon augure . J'ai voulu relire le poème, dans la traduction de Jacques Darras (Poésie Gallimard), et continuant à feuilleter le livre, je suis tombé sur ce texte "Retrouvailles avec le rivage de la mer " qui m'a semblé convenir parfaitement à notre humeur actuelle de "déconfinés".

Le nom de Coleridge est indissociablement attaché à celui de Wordsworth pour désigner deux des plus célèbres représentants du romantisme anglais. Jacque Darras, dans la très riche préface à sa traduction des "Ballades lyriques" (1798), écrit que S.T. Coleridge est le pionnier de ce mouvement dont le sens majeur est celui d'une" révolution dans les mœurs, dans l'hygiène de vivre, dans le rapport à la Nature et à la planète sur laquelle nous habitons" (Qu'est-ce que vous dites de ça?). Coleridge avait été aussi reconnu comme le plus grand des poètes lyriques anglais, et T.S. Eliot le considérait comme "le plus grand exemple de la conscience critique dans la poésie anglaise". Jacques Darras montre, toujours dans sa préface, à quel point la découverte passionnée de la philosophie a été importante pour Coleridge et a fait de lui "un esprit européen parfait, pionnier, découvreur de langues, de littératures, et de sensibilités". Ce qui le place bien au-dessus de la vieillerie poétique et des clichés d'un romantisme bucolique (Car il aimait peut-être plus la ville que la campagne !)

 

 

Retrouvailles avec le rivage de la mer…. Samuel Taylor Coleridge

 

A la suite d’une longue absence

                   et d’une forte recommandation médicale de

                            s’abstenir des bains de mer

 

         Dieu soit avec toi, joyeux océan !

         Quel bonheur à nouveau de te saluer !

         Vagues et navires, et ton vif mouvement

         Et tous ces hommes qui se plaisent sur tes plages.

 

         Le doux Docteur m’avait dissuadé,

         « Le sel des vagues pour vous serait la Mort ! »

         Mais mon âme jusqu’à son but est allée,

         Vois, je respire, les poumons sans entrave !

 

Les fils et filles anémiques de la mode

Qui se ruent aux foules qu’ils paraissent éviter,

S’ils s’approchent de tes flots, sens-les trembler ;

La Nature, à leur mort s’intéresse-t-elle ?

 

Pour moi, ce sont mille espoirs mille plaisirs,

Mille souvenirs au goût appréciable,

Pensée sublimes et grandioses mesures,

Qui me reviennent à l’écho de tes plages :

 

Des rêves (où l’Ame paraît se déserter),

Des joies d’enfant, des ravissements, des larmes ;

Des adorations silencieuses qui font

de notre terre un bienheureux reflet !

 

O vous, espoirs qui en moi remuez,

D’en haut vous nous apportez le salut !

Si Dieu est avec moi, Dieu est dedans moi !

Si la Vie est Amour, je ne mourrai pas

                                                                 

15 septembre 1801

                                    

(Poèmes variés, 1793-1802)

(Traduction Jacques Darras . Poésie/ Gallimard

 

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